En lisant ce préambule, vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai choisi de commenter un livre pas très récent, relatant un événement survenu il y a plus de 20 ans...
Voilà la raison : lors de mes dernières années d'activité à la SNCF, j'ai travaillé avec des ergonomes sur la prévention des risques et l'analyse des accidents, notamment pendant le travail de nuit. A cette époque j'ai lu dans la littérature scientifique plusieurs articles sur les plus grandes catastrophes industrielles de l'ère moderne (apparues la nuit) : Exxon Valdes, Bhopal, Tchernobyl, Three Miles Island. Et je m'étais dit qu'à l'occasion j'approfondirais le sujet. Comme je ne lis pas beaucoup, l'occasion a tardé a venir mais lorsque, il y a quelques mois, j'ai vu le nom « Bhopal » sur un étalage de livres, je me suis dit que -hélas- le sujet n'était pas si dépassé que cela. J'avais en effet en mémoire l'explosion de l'usine AZF à Toulouse qui en 2001 a fait 30 morts et plus de 2500 blessés graves tout en détruisant un quartier de la ville.

A la lecture de l'ouvrage de D. Lapierre et J.Moro j'ai eu confirmation que dans le cas de Bhopal comme pour les autres catastrophes il n'y pas une unique cause, mais un faisceau de causes, une accumulation de mauvaises décisions et de négligences qui conduisent à l'irréparable. En voici une liste, qui est loin d'être exhaustive :
- construction à Bhopal d'une usine surdimensionnée ; les besoins en pesticides étant largement inférieurs à la production, il devient nécessaire de faire d'énormes stockages de produits instables et très toxiques ;
- non communication au directeur de l'usine du résultat d'une enquête réalisée dans une usine similaire aux USA concluant à un risque de réaction en chaîne dans la cuve contenant de l'isocyanate de méthyle ;
-information et formation insuffisantes de la population, du personnel, des médecins...sur les dangers des produits utilisés et sur les mesures à prendre en cas de fuite de ces produits ;
-pour des raisons d'économie, réduction des effectifs dans la salle de contrôle de l'usine, diminution de fréquence de la maintenance des installations, augmentation des délais de réparation des pannes, mise en sommeil des principaux systèmes de sécurité ;
-pour des raisons électorales, attribution de titres de propriété aux habitants des bidonsvilles installés illégalement à proximité immédiate de l'usine ;
-absence de dispositif (signal, aiguillage) permettant en cas de catastrophe de retenir ou dérouter les trains expédiés vers la gare située près de l'usine.

Et, dans le même temps, on constate qu'il y a aussi des personnes clairvoyantes et courageuses (et cela permet de rester optimiste !) qui, bien avant la catastrophe, font tout leur possible pour attirer l'attention des décideurs et de la population sur un danger potentiel :
-des syndicalistes font une grève de la faim pour sensibiliser les ouvriers et la population ;
-un journaliste publie plusieurs articles alarmant la population et écrit au premier ministre, ainsi qu'au président de la Cour Suprême ;
-plusieurs responsables locaux, en poste ou anciens, signalent à la maison mère américaine l'état d'abandon de l'usine indienne.